Non, le référendum n’est jamais une catastrophe !
Les quelques naïfs, dont je faisais une fois de plus partie, ont pensé que ce vote serait l’occasion d’engager un débat sur la laïcité, sur la place des religions dans la sphère publique, bref, qu’on se servirait de ce vote pour réfléchir et faire le point.
Loin d’avoir été engagé sur le fond, le débat est en train de se focaliser sur l’opportunité d’utiliser le référendum, et disons-le tel quel, sur l’existence même du référendum. Les institutions européennes dénoncent le procédé, quelques commentateurs n’hésitant pas à le qualifier de « populiste », « d’illégitime », etc. Daniel Cohn-Bendit, qui n’en est pas à une sottise près, demande tout bonnement à la République helvétique d’organiser un nouveau vote, estimant que les Suisses « doivent revoter » ! Cela nous rappelle bizarrement quelque chose.
Toutes ces critiques nous semblent au mieux artificielles, au pire absurdes.
Le référendum a cette immense qualité qu’il permet de sonder, à un moment donné, l’état d’esprit d’une nation, ses aspirations, ses craintes et ses peurs. Vaudrait-il mieux ignorer tout cela, laisser la peur s’installer, se nourrir de l’indifférence des gouvernants, pour finalement éclater, en dehors des urnes cette fois-ci ? C’était la politique qui prévalait dans la France d’Ancien Régime, dans les démocraties populaires et dans toutes les dictatures du siècle dernier… Sauf qu’au bout d’un certain temps, toute cette rancœur accumulée éclate, non sous la forme apaisée d’un vote démocratique, mais sous celle sanglante des révolutions.
On accuse le peuple d’être trop peu « savant » pour pouvoir se prononcer. Nos représentants élus sont-ils un meilleur gage de sagesse et d’intelligence ? Non, loin de là. Sans vouloir leur faire offense, certains de nos députés sont loin d’être des « lumières », au sens philosophique du terme bien sûr ! Mais surtout, il ne faut pas perdre de vue que, la plupart du temps, ils ne votent pas – hélas- en leur âme et conscience, selon leur conviction personnelle, mais bien plutôt sous la pression de leur groupe parlementaire. L’épisode du Traité de Lisbonne nous l’a montré. Le « miracle » du référendum, c’est justement de passer outre ces contingences politiciennes, ces intérêts de carrière, ces pressions partisanes.
Et quand bien même le peuple se tromperait ! On a montré que leurs gouvernants aussi. Faut-il pour autant supprimer les élections sous prétexte que l’on considère, au vu d’on ne sait quel critère, que les vainqueurs ne sont pas à la hauteur de l’enjeu ? Est-ce parce que le maire d’une petite commune a dilapidé les finances et défiguré la ville qu’on songerait un seul instant à interdire, une fois pour toutes, l’élection du maire au suffrage universel ? Non, ou alors cela ferait longtemps que l’on ne voterait plus ! On voit bien alors que toute critique contre le référendum devient alors une critique contre la démocratie elle-même. Qui plus est, si le peuple se trompe et qu’il s’en rend compte, rien ne l’empêche, à l’avenir, de revenir sur sa décision et de se déjuger.
On accuse le peuple d’être « irrationnel », « déraisonnable ». Pour ce qui est de notre affaire, cela relève manifestement d’une méconnaissance abyssale de la Suisse et de son fonctionnement. La plupart des hausses d’impôts sont décidées par référendum. Cela se fait parfois même à l’initiative des citoyens ! Et, bien souvent, les électeurs n’hésitent pas à accepter, mettant ainsi leur intérêt personnel de côté, au profit de celui de la collectivité. Est-ce là la manifestation d’un peuple « irrationnel » et « déraisonnable » ? Bien au contraire. Le peuple adopte parfois des décisions que ses gouvernants n’auraient pas le courage de prendre.
En réalité, la véritable cible de ces critiques, c’est le peuple lui-même. On espère qu’en supprimant le référendum, le peuple n’aura plus conscience de lui-même, de sa singularité, de sa force. Ainsi, on pourra sans doute mieux le diluer dans une « démocratie postmoderne » sans goût, ni saveur. On pourra le dissoudre dans un magma supranational où la notion même de peuple n’a pas sa place. Ils auront au moins retenu cela de la pensée marxiste : on ne peut arrêter une classe qui a conscience d’elle-même. Ce qui vaut pour une classe vaut encore bien plus pour un peuple. Faute de réussir à le convaincre, on le contourne, et, partant, on le supprime.
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