Du moralisme au légalisme
Par Julien Cabréra, responsable DLJ Hauts-de-Seine.

L’affaire Mitterrand : hors de la polémique politicienne, une réalité crue
L’objet de cet article n’est pas de traiter ce qu’on pourrait appeler « la polémique de la polémique », dû au fait que la mise en lumière des pages sombres du livre « la mauvaise vie » ait été préparée par Marine le Pen, puis reprise par les quadras du PS. Quand la première voit dans ce scandale la façon de focaliser la machine médiatique autour de son parti, les suivants jubilent (pas très longtemps) et tirent à vue sur le gouvernement Sarkozy. Enfin les derniers, les commentateurs politiques hurlent au retour du moralisme et en profitent pour ressortir le fameux argument des « heures les plus sombres de notre histoire ».
Mitterrand, dans son livre, révèle qu’il a eu, à répétition, recours à la prostitution homosexuelle en Thaïlande. Dans les passages incriminés, il parle « d’éphèbes » ou de « gosses » sans pour autant donner d’indications quant à leur âge exact. Face à ces informations, il est très intéressant de noter que si les Français étaient partagés sur le degré de scandale que comportent cette déclaration ainsi que la volonté de voir M. Mitterrand démissionner de son poste, l’ensemble de la classe médiatique et politique, à de rares exceptions près, avaient décidé de prendre la défense de M. Mitterrand. Leur argument était simple : puisque M. Mitterrand déclare sur l’honneur, qu’il n’a pas eu de relations avec des mineurs, rien de ce qu’il a fait n’est illégal et par conséquent rien n’est condamnable.
Face à ce constat, il eut été intéressant de demander à M. Mitterrand sa méthode pour distinguer un prostitué mineur d’un prostitué majeur. Quiconque connaît le fléau de la prostitution en Thaïlande sait que la moitié des prostitués ont moins de 18 ans et l’autre moitié a dépassé cet âge depuis peu. Par conséquent, le fait que le mot « gosse » à l’écrit, se transforme en « boxeur de 40 ans » à la télé, aurait dû consterner ou rendre hilare la classe médiatique : Bizarrement, cela n’a pas été le cas.
Légalisme : Le manichéisme retrouvé
Passons la polémique sur l’âge, le plus important dans cette affaire est le lien de causalité qui est établi lorsque les commentateurs disent que M. Mitterrand n’a rien fait d’illégal DONC n’a rien fait de mal. Ils invoquent l’absolue nécessité d’abandonner le terrible réflexe moraliste qui nous renverrait droit vers le régime de Vichy (en cas de doute, pensez aux heures sombres). A cette invocation, il serait de bon ton de leur répondre que la morale populaire n’a jamais été infamante, et tout régime s’est muté en dictature dès lors que l’élite et non le peuple a décidé d’imposer une vision moraliste à la société.
Si hier, la notion de bien et de mal se discutait en fonction de sa conscience propre et/ou de sa religion, aujourd’hui il semblerait bien que l’unique repère est la loi. Là ou la morale ne répondait que par des nuances allant du absolument sain au absolument diabolique, la loi vient apporter cette binarité si apaisante pour nos esprits las de réflexions et de nuances. En matière de mœurs, un comportement est donc mauvais s’il est illégal et inversement si l’on veut le considérer comme mauvais, le racisme par exemple, alors il faut le rendre illégal.
Cette façon de juger la société, bien que partant de bonnes intentions, me semble être une dérive particulièrement dangereuse car elle nous impose une grille de lecture de la notion de bien et de mal. Dans le cas de M. Mitterrand, si avant le début de l’affaire, j’avais en tête que le tourisme sexuel était une pratique abjecte, figurez-vous qu’après cette affaire…j’ai toujours le même avis que ce soit envers des mineurs ou des majeurs. En effet, la notion de minorité sexuelle a été introduite dans le droit pour protéger l’enfant des sévices d’adultes qui, par la séduction ou l’argent, auraient pu arracher un consentement d’un enfant encore incapable de discernement. Dans le cas de la prostitution thaïlandaise, le problème est tout autre car nous sommes face à une industrie de la prostitution dans laquelle le mineur comme le majeur sont prisonniers d’un système déshumanisant. Voir un thaïlandais de 17 ans comme une victime et celui de 19 ans comme un adulte consentant relèverait d’un cas de déphasage culturel occidental aggravé.
Ainsi, si le droit dit que M. Mitterrand n’a rien fait de mal tant que son “objet sexuel” porte la mention “plus de 18 ans”, je me permet de penser, excusez mon moralisme, que la prostitution, bien que multimillénaire, reste une pratique scandaleuse car déshumanisante, que le fait qu’elle se soit déroulée en Thaïlande est une circonstance aggravante vu les conditions d’esclavage que subissent ces jeunes, et enfin que l’hypothèse que le jeune soit mineur serait une autre circonstance aggravante.
Sans vouloir tomber dans le puritanisme d’outre-atlantique qui exige que toute personne publique déballe toute sa vie privée, je considère que les hommes politiques doivent s’astreindre à une certaine exemplarité et que si par malheur un comportement franchement scandaleux est mis en lumière, alors l’homme politique doit en tirer toutes les conséquences ; dans notre cas, la démission comme le réclame la moitié des Français (hypothèse faite entre l’unique sondage officiel BVA le soutenant, et les sondages sur internet réclamant sa démission).
Conséquence du légalisme
Le légalisme est une dérive de notre société car elle retire aux citoyens la possibilité de juger par eux-mêmes les notions de bien ou mal. Ces dernières deviennent alors la propriété du pouvoir politique qui a tout le loisir d’imposer une vision politiquement correcte de la société. Il empêche aussi aux citoyens de se forger une opinion sur les comportements non illégaux en tendant à tous les relativiser. Ne doutons pas qu’à l’avenir, d’autres comportements immoraux mais non illégaux se banaliseront jusqu’à la parfaite neutralité morale.
Julien Cabréra
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