Nous avons un nouveau président ! Ah bon ?

Oyez, oyez braves citoyens,
Nous qui espérions un changement de cap dans la politique menée pour notre pays, nous qui souhaitions un renouvellement au sommet de la classe politique, nous qui attendions qu’une personne se lève pour porter un nouveau projet aux plus hautes instances du pouvoir, voici notre vœu exaucé : Nous avons un nouveau président !
On me dit que ce président sera, pour plusieurs années, au sommet de la plus haute instance politique et guidera ainsi le destin de plusieurs dizaines de millions de citoyens. Parmi ses fonctions, il présidera le conseil réunissant les personnalités politiques les plus importantes dans leur zone géographique, il donnera les impulsions nécessaires à notre développement, il définira les orientations et les priorités de politique générale et enfin conduira notre politique étrangère et de sécurité commune grâce à un représentant qui lui aussi est nouveau !
« Devant de telles responsabilités, on peut supposer que la campagne politique menant à son élection a dû être une des plus passionnantes que nous n’ayons jamais connues ? » On me répond bizarrement que non.
« Mais au moins le jour de l’élection, des millions de citoyens ont dû accourir aux bureaux de vote pour départager les candidats et donner toute la légitimité au prochain président ? » On me répond bizarrement que les citoyens n’ont pas été invités à voter.
« Bon, en supposant que le suffrage fût réservé à une certaine catégorie de gens, j’imagine que les candidats ont du quand même présenter leurs projets politiques et le défendre ardemment au sein de débats forcément houleux vu la fonction à laquelle ils aspiraient ? » On me répond bizarrement qu’aucun projet n’a été présenté et qu’aucun débat n’a eu lieu
Etant un peu décontenancé, j’essaie de me rassurer « Peut-être que chacun a su ce qu’il faisait et le nouveau président élu est surement quelqu’un de connu de l’ensemble des citoyens dont il aura la charge. » On me répond qu’il n’est connu que de 2% de la population et qu’il n’a pas été élu à son poste de président, pas plus que son représentant des affaires extérieures qui n’est connu de personne.
Enfin je m’interroge « Mais, quel est ce système politique dans lequel les décisions les plus importantes pour notre futur sont prises sans que les citoyens soient consultés ou au minimum informés du projet ? » On me répond « L’Union Européenne ».
L’âge post-démocratique
Par ce récit, tout le monde aura compris qu’il s’agissait de la nomination du nouveau président de l’Europe dont la plupart a déjà oublié le nom ainsi que son haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité dont la plupart n’a jamais connu le nom.
Il y a deux ans, dans « Après la démocratie » Emmanuel Todd annonçait que la démocratie était en crise et que les politiques futures ne se décideraient plus par le suffrage universel. Aujourd’hui, remarquant le désintéressement total des citoyens pour l’accession de M. Von Rompuy au poste le plus important de notre système politique, il semblerait que sa prophétie visait juste.
Déjà en 2005, je me souviens de nombreuses discussions pendant lesquelles mes amis m’exposaient le plus calmement du monde, pourquoi nous n’étions pas capables de comprendre les enjeux de la construction européenne, pas capables de comprendre le contenu du traité constitutionnel et par conséquent pourquoi il fallait faire confiance à nos dirigeants en disant oui à un texte qu’aucun n’avait lu et qui retirerait une bonne partie de notre souveraineté nationale.
C’est à ce moment que je compris que nous étions en train de changer d’âge politique. A la place de la démocratie, système par lequel les citoyens détiennent le pouvoir souverain et expriment leur volonté par le vote, est venu s’installer insidieusement, tel l’expérience de la grenouille*, un nouveau système post-démocratique dans lequel les grandes orientations politiques et économiques sont de plus en plus décidées par des technocrates tandis que la gestion locale des affaires politiques reste déléguée aux représentants élus par le peuple. La subtilité de cette transformation vient du fait que le transfert du pouvoir entre le peuple et les technocrates n’est pas vécu par les premiers comme une confiscation violente mais plutôt comme un abandon progressif de responsabilités pour lesquelles le peuple ne se juge plus suffisamment compétent pour les exercer.
De traité en traité, les dirigeants ont organisé un transfert de souveraineté qui ne s’est absolument pas accompagné d’un transfert d’intérêt du peuple pour la chose européenne. Nous vivons, dans l’indifférence quasi générale, ce terrible paradoxe qui veut que plus nous transférons nos compétences législatives à l’Europe (environ 70% aujourd’hui), moins le peuple se déplace pour voter aux échéances européennes.
Ce désintérêt n’est pas le fruit du hasard. Il est la conséquence de la volonté délibérée des élites de décourager le peuple dans sa volonté de saisir les grands enjeux politiques et économiques et maitriser les processus de décision politique. La stratégie des technocrates tient en une phrase : moins le sujet sera compréhensible et moins le peuple aura envie de s’y intéresser.
Déjà en 2005, peu d’entre nous avait lu le traité constitutionnel européen et malgré sa complexité, un débat populaire s’installa quand même et aboutit à la victoire du non. En 2007, Sarkozy nous fit la promesse de revenir avec un traité simplifié débarrassé des points sujets à débat et il en résulta un étouffement du débat jamais égalé. En effet, le traité simplifié fut une copie du TCE tout en réussissant l’exploit d’être encore plus compliqué que son original. A ce titre, quoi de plus explicite que la citation de Giuliano Amato, ancien vice-président de la Convention sur l’Avenir de l’Europe, qui déclarait : « Ils ont décidé que le document devrait être illisible. S’il est illisible, c’est qu’il n’est pas constitutionnel ; c’était là l’idée… Si vous parvenez à comprendre le texte au premier abord c’est qu’il peut y avoir matière à référendum, parce que cela signifierait qu’il y a quelque chose de nouveau »
Un bilan, une perspective?
Nos ancêtres ont donné leurs vies pour que nos générations puissent savourer le fait de vivre en démocratie. De Gaulle et Debré nous ont proposé une constitution, claire et concise, largement compréhensible par la population afin que cette dernière puisse en connaissance de cause décider de son système de représentativité politique.
Hier une majorité d’entre nous avons refusé le projet d’un nouveau transfert de souveraineté et puis nous avons assisté, impuissant, à sa ratification parlementaire.
Aujourd’hui, la plupart d’entre nous sommes incapables d’esquisser un schéma fonctionnel de l’Union européenne ou encore donner le nom d’un seul commissaire européen. Une majorité de français a boudé les élections européennes et personne ne s’est intéressé à la nomination du futur président de l’Europe
Et si demain, nous nous décidions à reprendre un peu le pouvoir ?
Note : L’expérience de la grenouille peut se résumer ainsi : si l’on plonge une grenouille dans de l’eau chaude, d’un bond elle s’échappera. Si on la plonge dans l’eau froide et qu’on porte doucement l’eau à ébullition, la grenouille s’engourdira progressivement et finira ébouillantée.
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