« On est la dernière génération… »
17 mai 2010Depuis quelques jours, la grande foire internationale de Bordeaux, lors de laquelle se tient également le plus grand salon de l’agriculture en France après celui de Paris, a ouvert ses portes.
L’occasion pour les Aquitains et tous les autres visiteurs d’observer pendant quelques heures toute la diversité animale de nos campagnes, de goûter aux meilleurs vins, de déguster toutes les trouvailles culinaires à base de nos produits régionaux, et de voir les diverses avancées technologiques dans les domaines agricoles.
Un miroir sur les richesses de nos terroirs en somme, un des atouts essentiels de notre pays.
Pourtant, on ne peut que regretter que trop peu de visiteurs ne s’attardent sur les véritables artisans quotidiens de ce patrimoine : les agriculteurs. Quels sont aujourd’hui les fiertés, les attentes et les espoirs de ces hommes et de ces femmes qui, chaque jour, ne comptent pas leurs heures pour entretenir et préserver tout un pan de notre savoir-faire ?
C’est ce que nous avons voulu apprendre, Monique Gros (Secrétaire départementale de DLR 33) et moi-même, en allant à leur rencontre.
A notre arrivée, nous avons d’abord été surpris de constater qu’il y avait si peu de gens autour des différents enclos, littéralement désertés !
L’explication se trouvait au fond du bâtiment : une délégation du Conseil Général, avec à sa tête son président socialiste, Philippe Madrelle, remettait en grande pompe un prix à quelques éleveurs de chevaux, devant une assemblée de courtisans levant ardemment des étendards aux couleurs du département, devant un caméraman visiblement ravi d’immortaliser cet instant.
L’esprit féodal n’est donc pas l’apanage de la seule UMP.
Puis en un instant tout ce beau monde disparu sans s’inquiéter de tout ce qui les entourait : une filière par jour c’est amplement suffisant ; une campagne de communication ça prend vraiment trop de temps…

Les premiers exposants que nous avons pu approcher étaient bien singuliers, puisqu’ils n’exposaient ni animaux, ni biens ; ce qu’ils présentaient c’était l’apprentissage d’un travail traditionnel qui a participé à la renommée de la Gironde en tant que terre viticole : la tonnellerie.
Nous avons pu parler avec l’un d’entre eux, Kévin, 19 ans, qui après des études dans la menuiserie à voulu parfaire ses compétences dans cette spécialité.
Avec succès puisqu’il a tout récemment remporté la médaille de bronze d’un concours portant justement sur la maîtrise de cet art.
S’il est, à juste titre, fier de son métier ; il ne cache pas ses inquiétudes sur son avenir : sa classe ne compte que neuf élèves et pourtant aucun d’entre eux n’est sûr de trouver un emploi à la sortie, les châteaux faisant de plus en plus appel à l’industrie pour se fournir.
Par souci d’économie sans doute ; au détriment d’un savoir-faire de qualité hélas.

Dans un second temps, nous avons pu parler à une employée d’un élevage bovin de limousines, une parisienne ancienne secrétaire comptable qui a choisi de tout quitter pour la campagne, à la recherche d’une autre vie.
Toute heureuse de son travail, elle nous a néanmoins appris que l’exploitation dans laquelle elle travaille avait perdu plus d’un quart de son chiffre d’affaire cette année mais que l’élevage s’en sortait grâce à ses mâles reproducteurs très demandés.
Satisfaite des nouvelles exigences d’hygiène et de traçabilité demandées à sa profession, elle a tout de même admis que les lourdeurs administratives accablaient le travail de son employeur, devant jongler en permanence entre sa profession d’éleveur, de gestionnaire et de comptable.
Et tout cela, elle ne lui envie pas du tout !

Enfin, nous avons pu rencontrer un éleveur de moutons, tout ravi qu’on lui pose des questions et qu’on s’intéresse à lui et à sa profession.
Pourtant ce qu’il avait à nous dire n’avait vraiment rien de ravissant : âgé de 50 ans et issu d’une famille de paysans, il nous a vite tenu un discours désenchanté sur sa profession : « on est la dernière génération » d’éleveurs nous a-t-il affirmé à plusieurs reprises.
Pour expliquer ce désenchantement, il nous a raconté qu’il y a quelques années, lui et sa coopérative ont découvert un nouveau marché prometteur pour la vente de leur viande : l’Europe de l’Est.
Avant que ces pays ne rejoignent l’Union, ils exportaient à tour de bras dans ces contrées où manger de la viande était si rare depuis la fin de l’ère soviétique ; alors ils sont allés là-bas, y ont amené des troupeaux et y ont formé de la main d’œuvre locale.
Tout allait bien jusqu’à l’avènement de l’Euro car, après ça, les exportations ne marchaient plus, la viande étant trop chère.
Les éleveurs locaux d’Europe de l’Est ont alors continué d’élever, dans le savoir-faire qu’ils avaient acquis auprès de nos éleveurs, ces bêtes issues d’élevages français pour les vendre à un prix plus bas sur le marché européen, et ce même après leur entrée dans l’Union Européenne.

Ainsi donc, la concurrence déloyale n’agit pas que dans le secteur industriel.
Notre éleveur s’est ensuite ému du manque de reconnaissance des consommateurs pour sa profession qui, il en est persuadé, se meurt.
En effet, pour lui, les trop lourdes charges de travail qu’entraîne ce métier ne sont pas du tout récompensées : des bénéfices quasi-inexistants, des retraites misérables (sa mère par exemple, employée toute sa vie dans une exploitation, ne touche qu’un peu plus de 350 euros par mois) ne donnent vraiment pas envie aux jeunes de s’investir dans ce domaine qui leur parait si incertain.
Alors c’est vrai, il y a l’Europe et ses subventions, mais il en a marre de survivre, il voudrait juste vivre de son métier, tout simplement.
En plus, ces subventions arrivent souvent trop tard, ce que les banques ne comprennent pas, et sanctionnent lourdement.
Au prix de la fermeture de nombreuses exploitations.
En fait, ce que ne comprend pas cet éleveur, c’est le fait de rester incompris par les institutions, par les politiques, et même par les syndicats, qui se sont éloignés des réelles préoccupations de sa profession.
Alors tel ou tel mouvement, tel ou tel parti, il s’en fiche, ce qu’il attend s’est d’être écouté et représenté par des gens qui n’hésitent pas à venir à sa rencontre.
Alors il se réjouit de notre démarche en nous souhaitant bonne chance et en nous encourageant à ne jamais perdre le contact avec les « vrais gens ».
Nous le remercions et lui souhaitons bon courage.
A la fin de cette visite, nos sentiments sont en demi-teinte : nous sommes heureux de ces rencontres, riches sur le plan humain, mais si emplies d’incertitudes pour l’avenir.
Comment aider ces professions, comment continuer à les faire vivre ?
Sur le chemin du retour, une piste peut-être : des PME agroalimentaires d’Aquitaine se sont rassemblées pour créer une marque collective, Aquitaine Gourmets, et ainsi peser plus lourd, afin de s’imposer dans la grande distribution tout en conservant leur savoir-faire et leurs valeurs.
De nombreuses autres pistes existent, et il faut que Debout la République y travaille.
Tient, avant de partir, une surprise de taille : un énorme stand de la Commission Européenne, qui, à coup de jeux, de drapeaux européens et autres accessoires ridicules tente de redorer son blason auprès des agriculteurs en se targuant, à travers la voix d’animateurs venant directement de Bruxelles, d’être l’ambassadeur d’un avenir radieux régie par elle.
« Campagne vivante, planète vivante » clame-t-elle.
Le seul problème, c’est que, pour le moment, les campagnes se contentent de survivre, mais pour combien de temps dans ces conditions ?
Vincent Minville
Coordinateur Régional DLJ Aquitaine
Responsable DLJ Gironde











